[Archives N° 346]
En ce début d'été, il faisait sur la région ligérienne
un temps chaud et cependant maussade.
Peut-être l'odeur de fauve se ressentait-elle dans cette
atmosphère. Roger sortait ses clefs Allen, tournait le verrou
et entra dans son petit appartement habité par quelques
fantômes qui le traversent parfois.
Un miroir au cadre de bois innondait d'un légère luminosité
un couloir long et sombre.
Au loin, tout là-bas, à plusieurs centimètres de là, attendait
patiemment la douce Loubna. Celle qui aimait Roger, celle
qui le regardait partir vers sa voiture, la même qui lui
déposait ses chaussons aux pieds de son canapé quand il
rentrait de son travail.
- C'est moi, Loubna, tu es là? Appela-t-il.
Un bruit de pas précipités se fit entendre. Peu après,
elle apparut dans le couloir, un sourire aux lèvres.
- Donne ton manteau en peau de zèbre,je vais te
débarrasser, dit-elle.
- Oh, Quelle délicate attention, répondit simplement Roger.
- Tu viens? Fit gaiement Loubna.
Arrivé au salon, Loubna se glisse dans un fauteuil
de cuir et soupira.
- Viens sur mes genoux, dit-elle. Je vais te raconter
quelque chose:
"Tout a commencé ce jour où le téléphone sonnait
pendant que je nettoyais mes mains couverte de
doigts; j'avais travaillé sur la chaîne de bicyclette et,
après avoir enlevé le plus gros avec un gros chiffon,
je les avais plongées dans un acide, j'étais en train
de les frotter quand le téléphone sonna."
- Tu as réparé le vélo à l'intérieur de la maison ?
- Je te demande de ne pas m'interrompre, dit Loubna,
pour une fois que j'ai quelque chose à raconter de ma
journée et toi, tu ne m'écoute pas!.
- Désolé, soupira Roger en baissant la tête.
- Dégoulinant de détergent et de doigts souillés, dit-je,
et sans pouvoir retrouver mon chiffon, poursuivit-elle,
je portais comme je le pus le combiné à mon oreille.
- mouais et alors ?!
- j'entendis une petite voix exitée qui me dit:
"Allo, allo, tu sais ce que je tiens dans la main ?
hein ? hein ? tu le sais hein ?!! rhaaaaa!!!
Roger se leva, ses yeux grand ouvert,brillaient
de vert puis d'orange puis de rouge par la reflexion
d'un feu tricolore.
- sûrement un pervers, j'espère que tu avais
immédiatement jeter le téléphone, verrouillé
la porte d'entrée pour te cacher dans le placard
à balai ?
- non ... j'étais curieusement attentive à cette voix,
je voulais savoir... je... j'étais comme... comme figée
par cette voix, je voulais savoir ce qu'il tenait dans
cette main. Cette voix me semblait tremblante,
énervée par mon silence, j'entendais un souffle roque
comme un soupir ...un gémissement..., je ne disais rien,
j'attendais qu'il parle de nouveau.
Roger, se leva, le corps tendu comme un i grec,
fixa un instant la pendule qui indiquait maintenant
22 heures 10 minutes et 15 secondes, 36 ... 55 ...
il se rassit puis lança:
- Quand Elvis Presley apparaissait, les jeunes filles
hurlaient, se trouvaient mal. Elvis, qui s'accompagnait
toujours de son affreuse coupe de cheveux avait une
très belle voix, ce que l'on ne peut pas dire de tous
ses imitateurs. Il mourut en 1977 mais tous les
hommes préféraient Marilyn Monroe.
Pourtant derrière ce visage souriant se cachaient
des problèmes complexes qui devaientconduire
l'actrice à mourir en 1962 d'un abus de dynamites ...
Oui, C'est complètement absurde ce que je te
dis, tout comme cette histoire. Mais bon
sang Loubna!, qu'a dit cette voix ? je veux
le savoir ?!
- mon téléphone ...
- quoi ?
- ce qu'il tenait dans sa main; c'était son téléphone !
- Ah bon!? Fit Roger.
Loubna se jeta sur lui avant qu'il n'ait eu le temps de
tenter quoi que ce soit, et l'embrassa.
Ils se regardèrent. Roger approcha sa bouche
de l'oreille de Loubna et chuchota:
- Je t'aime...
Bien sûr, il lui avait déjà dit qu'il l'aimait. Bien sûr,
il lui avait dit des milliers de fois. Mais ce sentiment
était toujours le même. Il voulut le lui dire.
- Il en est de même pour moi, mon chéri, déclara
Loubna. Personne ne pourra remplacer ton sourire.
Tu es unique, grâce à plein de petites choses.
Personne n'a ta démarche de crabe. Personne n'imite
aussi bien que toi le petit cri du cochon d'inde qui me
fait sottement rire.
- Embrassons-nous encore... souffla Roger.
Ils s'embrassèrent donc. Au loin, on entendait
''Le Rap à fromage'' des De La Soul.
D'où cela venait-il? Quelle importance, du moment
que c'était là. Bientôt, la musique, l'amour,
les entraînèrent dans un tourbillon sans fin.
Il n'y avait plus de plafond, plus de mur.
Angers était loin. Ils virent passer une mouette,
au dessous d'eux. Puis deux. Maintenant, ils étaient
sur la mer. Ils frissonnèrent... était-ce le vent qui
s'était levé et qui faisait frémir un peu leur peau?
Quelques nuages voilèrent le ciel. A mesure que les
notes s'envolaient, la musique devenait de plus en
plus belle, et le ciel de plus en plus gris.
Des larmes de joie dans la voix, la musique jouait.
Quelques gouttelettes de pluie vinrent alors
troubler cet océan, tels des missiles scuds que
le vent sifflant emportait au loin avant de les
renvoyer à la figure des amoureux. Après quelques
instants les gouttes grossirent, s'écrasant lourdement
sur la surface de l'eau.
Loubna, que la folie saisissait, se voyait finir au milieu
des éclairs... Plus la musique jouait plus le temps
s'agitait, plus le ciel s'assombrissait, plus les vagues
grandissaient, se brisant bientôt contre leurs pieds
dans une explosion d'écume crépitante, poussées par
des bourrasques assassines... leur baiser dansait sur
cet air tourmenté, cet océan symphonique, cet opéra
dramatique, les vagues étaient à présent immenses et
la pluie tranchait le ciel plus sombre que la plus noire
des nuits, c'était affreusement grand et terriblement
beau, si beau que ça faisait mal, la musique hurlait
sa douleur, de plus en plus fort, les notes tourbillonnaient,
le vent devenait tornade, les vagues devenaient rouleaux,
les amants tournoyaient, autour de leurs bouches,
autour de leurs mains... Soudain ... tout s'arrêta.
- Marions-nous...
- Pourquoi n'est-ce pas déjà fait?
- bah, non!
Ils rirent. Ils étaient heureux.
Toute la nuit, ils restèrent enlacés, collés,
décollés, toujours nus, à parler, ou à s'embrasser,
ça en deviennait pénible pour les passants.
Dans un sourire, un souffle, un battement de cils,
ils se dirent ''je t'aime''. Ce sourire brille encore au
fin fond des étoiles...
Ce souffle chante encore dans les hautes couches
de l'atmosphère actuellement nocif...
Ce battement de cils scintille toujours quelque part.
Ils s'aiment.
Un tambourinement violent et répété tira Roger de sa rêverie.
La porte de sa chambre s'ouvre, une tête chevelue innondée
de bigoudis surgit:
- Roger, debout faudrait sortir le chien avant qu'il ne
pisse sur le tapis: ça fait 2 heures qu'il attends et
ensuite tu ranges ta chambre, tu changes les draps,
c'est une vraie porcherie!"
- oui môman!
Commentaires